Mardi de la Sixième Semaine du Temps Pascal [Français]
| Washington Allston (American, 1779–1843) Paul and Silas in Prison |
Le chant qui brise les verrous de la peur
Nous avançons dans cette sixième semaine du temps pascal,
encore tout imprégnés du secret que Jésus nous a confié dimanche dernier :
l'amour n'est pas un sentiment romantique, mais une demeure. En effet, dimanche
Jésus nous a dit que « si vous m'aimez, vous garderez mes commandements
», et encore il nous a promis l'Esprit Saint, ce Défenseur qui ne nous laisse
jamais orphelins. Aujourd'hui, la liturgie nous confronte à la mise en pratique
de cette promesse, nous passons de la théorie de la chambre haute au réalisme
brutal d'une prison romaine. Aujourd’hui nous voyons ce qui se passe quand le
chrétien, habité par l'Esprit, rencontre la violence du monde. C'est un moment
de vérité où l'absence physique de Jésus devient, paradoxalement, une présence
plus redoutable que toutes les armées de la terre.
Premier Point : La louange comme résistance dans la nuit
La première lecture nous offre une scène d'une puissance
psychologique et spirituelle incroyable, nous voyons Paul et Silas sont dans ce
qu'on pourrait appeler une « situation limite », parce qu’en effet, ils ont
tout perdu : leur liberté, leur dignité physique, et peut-être même l'espoir
humain d'une issue favorable. Pourtant, au milieu de la nuit, ils ne maudissent
pas leur sort, ils ne cherchent pas de coupables, au contraire, ils chantent.
C'est ici que nous comprenons ce que signifie « garder les commandements
» dans l'épreuve. Garder le commandement de Jésus, c'est rester dans son amour
quand tout nous pousse à la haine ou à la tristesse.
Ces chants à minuit ne sont pas une évasion psychologique, ce
chant n'est pas un refus de la réalité, ni même pas une méthode
d'auto-persuasion pour oublier la douleur : Paul et Silas ne font pas
semblant de ne pas avoir mal, ils exercent leur liberté de fils de Dieu !
Le monde peut enchaîner le corps, mais il ne peut pas emprisonner un cœur qui a
décidé de louer. La louange, dans la Bible, n'est pas ce que l'on fait quand
tout va bien ; c'est ce que l'on fait pour que Dieu soit Dieu dans notre vie,
surtout quand tout va mal ; en chantant, ils ouvrent une brèche dans la
fatalité. On peut dire aussi que la louange est l'arme de l'Esprit Saint. La
louange change l'atmosphère de la prison. Remarquez que les autres détenus les
écoutaient. Il y a pourtant une force d'attraction dans celui qui ne subit pas
sa vie, mais habité par l’Esprit de vérité, transforme tout ce qu’il vit en
offrande.
Le tremblement de terre qui survient n'est que la
manifestation extérieure d'un séisme intérieur : quand l'homme refuse de se
laisser écraser par la fatalité, Dieu intervient. Mais l'intervention de Dieu
n'est pas faite pour que Paul s'évade : en effet Paul reste, et il reste
pour sauver celui qui l'avait enchaîné ! La scène est décrite par le
geôlier qui voulait se suicider parce que ses sécurités s'effondrent. En effet,
pour lui, si les portes sont ouvertes, il a échoué, sa vie est finie ! C'est le
drame de celui qui n'a pas de Défenseur : quand le système craque, il ne reste
que le néant. Mais Paul crie : « Ne va pas te faire de mal, nous sommes tous
là ». Voici le triomphe de la charité : le chrétien est celui qui,
dans sa propre prison, trouve la force de rassurer son bourreau. C'est le fruit
direct de l'Esprit de vérité : voir que l'autre, même celui qui me fait
souffrir, est un frère à sauver.
Deuxième Point : L’utilité mystérieuse du départ de Jésus
Cela nous amène à comprendre la parole difficile de Jésus
dans l'Évangile : « Il vaut mieux pour vous que je m'en aille ». Comment
est-il possible qu'une absence soit préférable à une présence ? Les disciples
sont remplis de tristesse, ils ont peur de perdre le Maître qu'ils voient,
qu'ils touchent, qui les rassure… Mais Jésus les pousse à grandir. Tant qu'il
est physiquement devant eux, il reste extérieur à eux : ils le regardent
faire, ils s'appuient sur lui, mais ils ne sont pas encore transformés de
l'intérieur.
Le départ de Jésus libère la venue du Défenseur : si
Jésus ne s'en va pas, l'Esprit ne peut pas venir au sens où l'Esprit est la vie
même de Jésus qui devient notre propre vie. L'Ascension que nous préparons,
c'est le moment où Jésus cesse d'occuper un point dans l'espace pour pouvoir
habiter tous les points du cœur humain ; en effet, c'est pour cela que
Paul peut chanter en prison. Si Jésus était resté physiquement à Jérusalem,
Paul serait seul à Philippes ; mais parce que Jésus est auprès du Père, il
est plus proche de Paul que Paul ne l'est de lui-même.
Le Défenseur est celui qui transforme la tristesse de
l'absence en une certitude de présence. Nous souffrons souvent parce que nous
voudrions que Dieu règle nos problèmes de manière visible, « à côté de nous » ;
mais Dieu veut faire plus : il veut les traverser « en nous » ! L'Esprit
Saint est ce lien qui fait que nous ne sommes plus jamais seuls. La tristesse,
en effet, remplit le cœur des disciples parce qu'ils n'ont pas encore compris
que l'amour ne se possède pas, « il se respire ». Pour que l'Esprit
vienne, il faut renoncer à nos images humaines de Dieu pour le laisser devenir
le souffle de notre âme.
Troisième Point : Le jugement qui nous libère du monde
Enfin, Jésus nous explique la mission de cet Esprit
vis-à-vis du monde ; Il parle de péché, de justice et de jugement. Ce sont
des mots qui peuvent sembler juridiques, mais ils sont profondément libérateurs,
parce que l'Esprit de vérité vient remettre les choses à leur place, Il vient
nous montrer la vérité de ce que nous vivons.
En matière de péché, l'Esprit nous révèle que le vrai mal
n'est pas d'abord une erreur morale, mais le refus de croire, le refus de la
relation. On peut bien dire que le péché c'est rester orphelin par choix, alors
qu'un Père nous attend. En matière de justice, l'Esprit nous montre que la
vraie réussite d'une vie ne se mesure pas au succès terrestre — puisque Jésus
meurt sur une croix — mais à son retour vers le Père : c’est le mouvement du
Père qui fait justice à son Fils. La justice de Dieu, pourtant, c'est la
victoire du Fils. Et enfin, en matière de jugement, Jésus nous dit une phrase
incroyable : « Le prince de ce monde est déjà jugé ».
Cela signifie que dans la prison de Philippes, malgré les
apparences, c'est Paul qui est le vainqueur et c'est le système de violence qui
est condamné : le prince de ce monde — celui qui utilise la peur, les
chaînes et la mort — a déjà perdu la partie ! Et c’est l'Esprit Saint qui
nous donne cette lucidité, Lui qui est l’Esprit de vérité – comme nous avons
entendu dimanche –, en ne nous laissant pas impressionner par la force du mal.
Quand nous voyons l'injustice, quand nous subissons l'épreuve, l'Esprit murmure
à notre cœur : « Ne crains pas, l'ennemi est déjà vaincu ». C'est cette
certitude qui permet au geôlier de passer de la tentation du suicide à la joie
du baptême : il a vu en Paul et Silas des hommes qui ne dépendaient pas du
prince de ce monde ; il a vu des hommes libres ! La joie qui déborde
à la table du geôlier à la fin du texte est la preuve que le jugement a eu lieu
: la vie a triomphé de la peur.
Conclusion et application pour notre journée
La liturgie d’aujourd’hui nous invite à passer de la plainte
à la louange, de la peur à la confiance. En effet, nous ne sommes pas les
victimes des circonstances mais les porteurs d'une présence invincible. Pour
mettre cela en pratique à partir d’aujourd'hui, je vous suggère deux choses.
·
D’abord, identifiez votre «
minuit » : Quelle est la situation qui, aujourd'hui, vous pèse, vous
enchaîne ou vous rend triste ? Au lieu de chercher une solution purement
humaine, essayez de louer, remerciez Dieu d'être là, au cœur même de cette
difficulté. La louange est le séisme qui ouvre les portes ; elle ne change
pas forcément la situation tout de suite, mais elle change votre cœur, et c’est
cela qui libère ;
·
Ensuite, rappelez-vous que
le prince de ce monde est jugé. Ne donnez pas trop de crédit aux pensées de
découragement, de culpabilité ou de peur : ce sont les armes d'un vaincu.
Si vous sentez la tristesse monter parce qu'un projet échoue ou qu'une présence
vous manque, invoquez le Défenseur. Demandez-lui de vous montrer la « justice »
de Dieu, c'est-à-dire le chemin qui vous mène vers le Père, malgré les
apparences de défaite.
Prière
Seigneur Jésus, je Te remercie parce que Tu ne m'as pas
laissé orphelin. Même quand je me sens enchaîné par mes propres peurs ou par
les épreuves de la vie, Ton Esprit est là, priant en moi.
Pardonne mes murmures et ma tristesse et viens visiter
mes nuits. Apprends-moi à chanter Ta louange quand les portes sont fermées et
que mes pieds sont pris dans les liens de l'angoisse. Que ma prière ne soit pas
une fuite, mais une brèche par laquelle Ta lumière peut entrer dans le monde.
Esprit Saint, divin Défenseur, rends-moi lucide.
Montre-moi que le mal est déjà vaincu et que la seule vraie justice est de
vivre pour le Père. Fais de moi un témoin d'espérance pour ceux qui, comme le
geôlier, sont sur le point de tout abandonner. Que ma maison soit aujourd'hui
un lieu de joie et de partage, parce que j'ai cru en Ta victoire. Amen.
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